Publié le 14 novembre 2008

Chronique 5 : FAIRE PASSER LA POÉSIE EN CHANSON Par Chantal GRIMM

Chronique 5 : FAIRE PASSER LA POÉSIE EN CHANSON Par Chantal GRIMM

Faire passer la poésie en chansons par Chantal Grimm

Il y a des poètes souvent mis en musique, il y en a d’autres qui ne le sont jamais. Il y a aussi des chanteurs populaires, que l’on dit quelquefois poètes. Le mode d’emploi de la popularité est assez mystérieux pour l’apprenti parolier, et son sens de la poésie souvent inadapté à l’oralité. Alors, questions : (1) tout poème peut-il être mis en musique et devenir chanson ? Sinon, pourquoi ? Et (2) la chanson n’aurait-elle pas une poétique propre qui attire la musique et qui n’a pas grand-chose à voir avec une esthétique d’ordre littéraire ?

Le malentendu

Vous voulez écrire des chansons ? Si vous êtes déjà poète, attention. Ecoutez ce qui se dit chez les chanteurs (en vrac et anonymement) : « Ne me présentez jamais quelqu’un qui écrit des poèmes. Les poètes sont insupportables ». « Ils viennent avec leurs textes pour être chantés directement et ils refusent de modifier quoi que ce soit ». « C’est beaucoup trop long de leur expliquer ce qu’il faudrait faire ». « Écrire des paroles, c’est un acte instinctif et les vrais paroliers sont rares ». Ah, la certitude intime du poète incompris ! Elle s’appuie évidemment sur des exemples solides : Aragon et Prévert n’ont-ils pas été mis en musique sans qu’on les (re)touche, et avec le succès que l’on sait ? Oui, mais l’architecture du premier attire naturellement la mélodie comme sa pensée le lyrisme. Quant au second, c’est un cas d’espèce : son discours foisonne de jeux de mots et de sons comme chez les paroliers les plus modernes.Paroliers, ils pouvaient donc l’être l’un comme l’autre, si l’on donne comme éfinition du parolier : « poète qui se fait entendre ». Car poétique ou pas, une chanson n’est pas faite pour être lue mais entendue. Elle « passe » ou elle ne « passe pas ». Le public adopte dans l’enthousiasme ou écoute dans l’indifférence. Et le seul compliment fiable que peut recevoir son interprète est : « vous avez vraiment fait passer beaucoup de choses ».

Est-ce que ça « passe » ?

Voilà donc le premier test que l’on applique en groupe, démocratiquement, dans les « forums d’auteurs » de mes stages d’écriture. Pour ce faire, chaque auditeur solidaire analyse ses propres critères de réception : trois genres de réaction positive que sont l’émotion (vis-à-vis du sujet), le plaisir (vis-à-vis de la forme) et le rire. Et trois réactions négatives que sont la gêne (vis-à-vis du sujet), le déplaisir (vis-à-vis de la forme) et l’ennui. Le pourquoi du bon ou du mauvais « passage » du texte est cherché vers par vers, dans le détail du style, dans la progression du scénario, et dans la qualité du mariage avec la musique. C’est ainsi que peu à peu apparaissent, évidentes, les lois qui régissent l’esthétique du parolage. C’est qu’en matière de chanson, l’auditeur n’a pas droit au texte écrit. Les yeux ne peuvent pas revenir sur le texte. Tout passe par les oreilles et dans un temps défini, autrement dit par la mémoire. doublée par l’émotion, celle du texte étant elle-même triplée par la musique si le mariage est bon.

Soyez d’abord votre propre public

Ce « premier public » dont vous avez besoin, vous pouvez essayer de le reconstituer en vous. On peut arriver, sinon à se démultiplier, du moins à se dédoubler en plusieurs temps. C’est une gymnastique que j’ai beaucoup pratiquée et que je vous conseille. Il faut seulement être aussi perfectionniste que patient, et surtout ne faire aucune concession à son ego. Voici le mode d’emploi : traitez votre texte de chanson comme un texte oral ; au lieu de vous contenter de le relire, écoutez-le. C’est-à-dire : enregistrez-vous de façon à ce que les paroles soient bien audibles (que celles-ci soient déjà en musique ou pas : l’audition du texte parlé est le premier pas vers la chanson). Réécoutez-le le lendemain du jour de l’inspiration (pas au moment même : vous n’auriez pas assez de recul) comme si c’était pour la première fois, et notez tout ce qui ne « passe pas ». Utilisez pour l’amélioration de vos paroles les six critères d’appréciation mentionnés ci-dessus. Faites cela chaque fois que vous réécrivez une version, jusqu’à ce que vous soyez satisfait. Mais ne vous arrêtez définitivement que le jour d’après, lorsque vous aurez le sentiment que votre texte est aussi « fini » que si vous l’entendiez à la radio.A l’écoute d’un texte bancal, vous allez constater une première chose : la chanson repose sur une prosodie régulière. Il faut fabriquer vous-même votre petite musique intérieure, même si votre pauvre comptine obsessionnelle n’a rien à voir avec le produit final (dans le cas où, étant auteur non mélodiste, votre objectif est de présenter le texte à un compositeur). Si vous avez un balancement intérieur vous aurez déjà un rythme et une métrique pour faire passer ce qui est dit, ce sera plus facile pour réapprendre à compter sur vos doigts. A l’écoute, vous remarquerez aussi qu’il est nécessaire de répéter : la répétition ou l’analogie du discours à certains endroits stratégiques du texte (surtout au début ou à la fin de chaque couplet) facilite la compréhension. Elle repose l’esprit. Elle donne du plaisir au corps. Si vous arrivez à vous défaire de « l’interdiction de répéter » apprise à l’école primaire, vous deviendrez peu à peu expert en anaphores parallèles, en incises récurrentes, en ritournelles et autres refrains. Vous serez alors sur la bonne voie (voix) : celle de l’architecture. Et vous comprendrez que les poèmes qui n’ont pas cette architecture resteront des poèmes. On peut certes composer de la musique sur n’importe quoi : tout est possible. à condition de ne pas traîner derrière soi les regrets du poète incompris ! Si vous n’avez aucune petite musique intérieure, il reste un truc infaillible pour les débutants, et j’espère en le livrant ne pas m’attirer les foudres de la SACEM. C’est d’emprunter le « patron » d’une chanson que vous connaissez : observez les vers dans leur succession, leur nombre de pieds, leur répartition en couplets et refrain, la disposition des rimes, les parallélismes et les répétitions, et faites le schéma. Et, comme un exercice de broderie sur un canevas aux motifs prédessinés, écrivez une nouvelle chanson sur ce modèle (en vous interdisant bien sûr d’en reprendre le sujet et le vocabulaire). L’étape suivante de ce truquage d’amateurs peut être de proposer ce texte à un compositeur qui, n’y voyant que du feu, écrira lui-même une musique différente de l’original. Vous aurez ainsi construit une maison complète avec les plans d’une autre. Mais n’en restez pas à ce piratage occulte qui entraîne trop souvent des réminiscences. Si vous n’avez pas la chance d’être mélodiste, cherchez pour faire tandem le compositeur susceptible de vous donner des mélodies inédites : vous tracerez vous-même le schéma des chansons à écrire. Vous verrez, c’est passionnant !

On chante comme on parle

A votre propre écoute, et parce qu’il vous faudra de plus en plus « mettre les mots en bouche », vous vous rendrez compte également que l’on chante aujourd’hui comme on parle. Attention aux phrases interminables dont on perd le fil en les écoutant. Ne vous laissez pas aller non plus à l’inversion du sujet, qui est un tic de la « fausse poésie », celle qui sacrifie le mot à la rime. Vous n’auriez aucune excuse car, de ce côté-là, aujourd’hui vous êtes très aidés. Le Robert (Rimes et Assonances) est un outil magnifique. Il trouvera toujours une meilleure solution. Dans le même ordre d’idées, n’employez jamais en chanson - à moins que ce ne soit exprès, en figure de style - les tournures de phrases ou les expressions désuètes que vous n’oseriez plus utiliser en parlant. Faites des phrases courtes, une par vers s’ils sont longs (sur la longueur des vers eux-mêmes, sachez que tout est possible entre deux et douze syllabes). Enfin n’ayez pas honte des élisions. Oubliez les règles surannées des « e muets » qui se comptent obligatoirement en cas de consonne à la suite : prononcez-les ou escamotez-les comme ça vous vient naturellement en parlant. c’est-à-dire : comme ça vous chante !Un dictionnaire de rimes ? Écrire comme on parle ? Mais alors la poésie, me direz-vous. Eh bien justement, elle viendra là où vous ne l’attendez pas, quand ses bijoux en toc auront été confisqués. Ceci fait ou en train de se faire, allez voir ou écouter les autres. Montez votre discothèque anthologique, et nourrissez-vous la plume en même temps que la luette. C’est quand on a retrouvé l’état naturel du verbe qu’on a la révélation : la poésie en chanson c’est d’abord la « formule », ce bout de phrase banal qui tend à devenir proverbe, surtout quand il n’a pas l’air travaillé, et qui est d’abord titre, ritournelle ou anaphore : de Dis quand reviendras-tu (Barbara) à Les Copains d’abord (Brassens) en passant par Y’a d’la joie (Trénet). Il n’y a pas de recette à cette simplicité-là. Sinon celle de la petite musique intérieure qui a suggéré le leitmotiv. C’est parfois plus facile pour des écrivants d’entraîner cette musique en jouant avec des figures de style, comme le font aussi la plupart des auteurs, de Boris Vian (Je suis un mari marri, Marie.) aux paroliers de Bashung (le train part sans crier gare.) en passant par Renaud (Ma gonzesse, cell’ que j’suis avec.). Mais ceci est le sujet d’un autre article.

Le reste est mystère

Il y a aussi le coup d’aile de l’ange. La poésie implicite en chanson, c’est la cohérence, cette mystérieuse alchimie qui fait qu’un vrai auteur-compositeur choisit inconsciemment un style de construction ou de langage en rapport avec le sujet qui le préoccupe (et que l’arrangeur inspiré fait de même ensuite). Ce sera par exemple l’immuabilité d’une société, traduite de couplet en couplet par la répétition de tous les mots sauf ceux du temps qui passe (les Flamandes de Jacques Brel). Ou l’incompréhension amoureuse, exprimée par une suite de mots allitérés qui font entendre comme un second discours (la Javanaise de Gainsbourg).Mais pour arriver jusque-là, c’est sûr qu’il faut de la patience. Ou plutôt : de la passion ! On n’a que la grâce que l’on cultive et, contrairement à ce qui a été dit trop souvent, la chanson vue sous cet angle n’est vraiment pas un art mineur. Alors : cent fois sur le métier. Bibliographie conseillée pour l’écriture de chansons
Le moulin du parolier de Michel Arbatz (éditions Jean-Pierre Huguet, 1995)
Le dossier spécial Devenir auteur de chansons (n° 25) et la rubrique régulière "Le Gradus Sauvage" dans ÉCRIRE ET ÉDITER (2000-2003).

Chantal Grimm

Elle est auteur-compositeur-interprète (disques EPM coll. Poètes et Chansons, disques SM coll. Arc-en-ciel, et nouvelles distributions en cours). Ses tours de chant et contes musicaux ont tourné en France et à l’étranger. Elle intervient chaque année en écriture auprès d’étudiants (La Sorbonne, IFMI-Toulouse), d’artistes (La Manufacture-Chanson), dans le secteur Petite Enfance (Jeunesse et Sports 93) ou Retraite (Espace Saint-Augustin à Paris) et pour tous publics en bibliothèques (Villes de Paris et de Marseille). Elle tient la rubrique "Le Gradus Sauvage" dans la revue ÉCRIRE ET ÉDITER