Publié le 7 mars 2012

Retour sur les Inédits avec Tatiana Arfel

Lundi 6 février 2012. Tatiana Arfel regarde la salle avec sérieux, exprime son plaisir et son trouble à se retrouver « de l’autre côté de la table avec son ancienne animatrice d’atelier régulier ». Elle ne déclare pas tout de suite qu’elle a publié son premier roman (L’Attente du soir) – dont Aline Barbier a vu apparaître dans une proposition d’écriture le personnage de Giacomo – puis le second chez la très renommée maison d’édition Corti parce qu’elle a « été refusée partout ».

L’écriture n’a pourtant pas toujours été au rendez-vous pour cette khâgneuse que ses brillantes études détournent de la littérature. Ce sont, dit-elle, les ateliers réguliers suivis à Aleph qui lui redonnent le goût d’écrire et la mettent à l’écoute des voix, des corps qu’elle perçoit. Pour Tatiana Arfel, « Ce n’est pas l’intrigue qui mène le texte » mais, comme si elle « captait des fréquences radio », l’auteur s’intéresse d’abord à la manière de s’exprimer de ses personnages, au rythme de leur parole. Elle écrit dans le silence absolu (« j’ai besoin de silence pour entendre la voix des personnages ») un plan détaillé pour le texte (« ça peut durer deux, trois ans… Patience ! »), pour sa « sécurité personnelle, mais les personnages font ce qu’ils veulent !  ». Lire d’autres auteurs lorsqu’elle écrit ? Elle évite, mais cite au passage le livre fondateur L’enfant bleu de Henri Bauchau, La vie devant soi ou Gros câlin, de Romain Gary-Émile Ajar ou encore Soljenitsine, Julien Green… en passant par Alice au pays des merveilles.

De son chantier actuel, elle confie que celui-ci va avec les deux précédents, « les personnages sont en bord de monde, des marginaux  ». Ici, pas de clown, d’enfant sauvage, de femme-grise (L’Attente du soir), de personnes conformes ou non conformes (Des clous), mais un « normopathe, Aurélien, malade de normalité (…). J’en suis à capter des voix (…). Aurélien est dans une voix très froide, une sorte de langue morte (…) Il va y avoir un polar verbal, il va découvrir sa langue ». Mais pour le moment Tatiana ne peut faire de plan détaillé chronologique, « il faudrait créer avec une nébuleuse de tags-mots  ». Né lui aussi lors d’une proposition dans l’atelier d’écriture d’Aline, « Aurélien est un homme absent au monde, qui n’est pas là, il n’a pas conscience de son corps ». Mais Aurélien va se mettre à écrire : « si je n’écrivais pas pour me signaler ma présence à moi-même, je deviendrais fou  ». Texte de remontée des temps, roman choral des origines, le récit dévoile la maïeutique du texte : « c’est du matériau réel qu’il faut soulever avec précaution ». L’histoire ne peut s’organiser à partir d’un point de vue omniscient, « j’aime beaucoup écrire un roman choral parce qu’on rend justice à chacun des personnages ».

Et c’est bien un chœur qui se constitue spontanément au fil de la rencontre entre Tatiana et le public. On questionne le personnage d’Aurélien, on imagine son métier, sa maison, Tatiana engrange les avis et propositions, pose à son tour des questions au public, des pistes se dessinent, on imagine le lieu de vie d’Aurélien, « une non-ville résidentielle », son corps, une maladie de peau peut-être, l’épouse du personnage « une femme très hygiéniste » qui émeut Tatiana, « On ne peut pas la laisser comme ça ! » et l’auteur de voler au secours de son personnage. Tout le monde s’en mêle, les imaginaires, les voix fusent du public, prouvant là que c’est bien le lecteur qui construit le personnage. Et que la littérature est aussi de l’action.


Prochaine rencontre : Antoinette Bois de Chesne recevra le 2 avril à 19 h 30 la romancière Anne-Marie Garat.