Publié le 16 mai 2014

Retour sur les Inédits avec Emmanuelle Pireyre le lundi 5 mai

« C’est la dernière soirée des Inédits… avant que nous les reprenions peut-être, sous une autre forme », annonce Joana de Fréville, lundi 5 mai 2014 à l’Institut Finlandais. Les compte-rendus de ces rencontres avec des auteurs venant partager avec le public un texte inédit, non encore publié, sont dès à présent disponibles en ligne sur le site de l’Inventoire.

Pour cette dernière édition, Laurence Faure reçoit Emmanuelle Pireyre, que la Féérie générale, lauréat du Prix Médicis en 2012, avait enchantée.
Ce qui surprend d’abord, quand on aborde l’œuvre d’Emmanuelle Pireyre, ce sont les titres des livres et de leurs chapitres : Comment faire disparaître la terre ? Comment laisser flotter les fillettes, Comment faire le lit de l’homme non schizoïde, comment être là le soir avec les couilles et le moral ? Parce que la première chose qui met Emmanuelle Pireyre en écriture, ce n’est pas le désir de raconter une histoire, mais ce sont des questions : comment vivre ? comment exister ? comment se comporter dans le monde ? « J’ai un rapport ambigu et peu clair avec le roman, j’ai quelque chose contre le roman et l’univers qu’il y a autour ». Pendant tout le temps de l’écriture de Comment faire disparaître la terre, édité au Seuil, Emmanuelle Pireyre l’appelle « son roman ». Mais quand l’éditeur lui propose d’écrire le mot roman sur la couverture, ça la vexe et elle refuse : « c’est réducteur ». Elle « avait tout fait pour ne pas écrire un roman ». Elle préfère parler de « littérature », qui a quelque chose de plus ouvert, ou de fiction documentaire. Car il ne s’agit pas, pour répondre à ses questions d’ordre philosophique, d’écrire des livres de philosophie, mais « d’emprunter des chemins tortueux qui prennent en compte la pensée, mais aussi une forme de légèreté, qui n’empêche pas pour autant la pensée ». « Ce qui m’arrive en littérature est plus de l’ordre du singulier » dit Emmanuelle Pireyre. Ses livres agencent raisonnement, données, narration, une manière de prendre en compte le monde tel qu’il est, pour le reclasser d’une manière plus subtile. Ils s’inspirent de la manière très particulière qu’a Chris Marker de faire du cinéma en mêlant différents types de documents réels. Écrire, pour Emmanuelle Pireyre, consiste à retraiter et transformer le réel, qui ne lui convient pas, et pour cela, « construire une grosse machine dans laquelle le réel va pouvoir entrer et ressortir un peu différemment ». On est loin du nouveau roman et de sa manière de déconstruire la fiction. « Aujourd’hui, on est dans l’urgence de reconstruire du sens, là où les média nous envoient dans des compréhensions du monde qui ne nous conviennent pas ».

Comment Foire internationale a sauvé Féérie générale
Alors qu’elle écrit Féérie générale, qu’elle y met pas mal de narration, mais que « ça lui déplaît beaucoup », « le livre est devenu énorme, un énorme poids qu’elle ne peut plus traîner », elle reçoit un coup de téléphone de quelqu’un qui lui passe commande pour des textes en lien avec le chantier d’une médiathèque. Impossible pour elle d’écrire sur une médiathèque, qui incarne pour elle, le « monde idéal ». Alors elle écrit une fiction sur la petite ville du Puy de Dôme où elle a grandi, « un endroit où tout le monde est heureux », mais qu’elle a toujours voulu quitter pour aller ailleurs. Et elle ressent le bienfait de la commande, du temps limité, du principe de la contrainte semblable à celui de l’atelier d’écriture. Elle choisit d’écrire des fictions comme on raconte un film sur le programme télé : aller dans le détail, mais en ressortir très vite, ne pas dépasser une page, et se contraindre à écrire un scénario ou un synopsis par jour. Les ingrédients, elle les glane dans les journaux, ou elle les emprunte aux gens qui l’entoure : la véranda de son cousin, le goût de gens de sa connaissance pour les jouets en bois. Tout ça aboutit à Foire internationale. Elle trouve là une méthode pour écrire de la fiction dynamique, rapide et qui lui convient, à la différence « de la catastrophe de la première version de Féérie générale » dont elle reprend alors le chantier. C’est ainsi que Foire internationale sauve Féérie générale.

Le cauchemar de l’écrivain au travail
L’inédit que nous livre Emmanuelle Pireyre consiste en deux pochettes, une série de livres posés sur la table et un schéma griffonné au bic sur une feuille A4, qui tente de relier tout un tas d’idées en apparence assez disparates ! La question centrale du livre sera « pourquoi on bouffe de l’horreur ? ». Elle vient notamment d’une observation des enfants d’aujourd’hui et d’un étonnement devant leur goût immense pour les livres d’horreur. Au nombre des lectures qui nourrissent le chantier, figurent La petite philosophie des zombies, mais aussi Anatomie de l’horreur. Dans ce projet, il y a aussi un désir de retrouver dans la poésie un rapport à la nature, de renouer avec des formes de lyrisme dont la poésie contemporaine s’est éloignée pour dire la modernité capitaliste. Peut-on encore aujourd’hui vivre dans la nature ? Là-dessus se greffent les OGM et les plaies d’Egypte, comme autant de films d’horreurs que Dieu envoie aux Egyptiens pour les punir d’avoir voulu réduire les Juifs en esclavage : invasion de sauterelles, rivières où coulent le sang, mort des enfants premier nés, etc… Autre thème, glané dans la lecture de Jeremy Rifkin, celui de l’Europe et des Tsiganes, qui sont paradoxalement la seule minorité européenne à vivre à l’échelon européen et qui, peut-être parce qu’ils sont le peuple choisi par Dieu, sauveront l’Europe !

Toutes ces idées, ces lectures, ces notes de lecture, Emmanuelle Pireyre les rassemble dans une pochette « théorique ». Ce qui l’intéresse, ce n’est pas de construire un discours rationnel à partir de tout ce matériau, mais de trouver des paradoxes, des choses peut-être fausses, mais singulières, des propositions bizarres. Et puis de les articuler dans une fiction. Alors, dans une deuxième pochette, Emmanuelle Pireyre consigne ses personnages et une intrigue : « deux artistes belges qui achètent un vignoble dans le Bordelais avec le projet de faire du vin. ».

Reste maintenant à tisser tout ça ! Ce qu’elle nous livre là, « c’est le cauchemar de l’écrivain au travail ». Au début, elle part, guillerette, puis arrive le moment où ça devient un casse-tête et où il faut trouver une solution. « Tout ce qui a lieu avant la solution, c’est du pataud, du pas dynamique ». De ses notes de lecture et autres notes accumulées dans les pochettes, il ne restera rien. Emmanuelle Pireyre réécrit tout à chaque fois de bout en bout. « Quand j’écris, la plupart du temps, ça ne me plaît pas. Mais il y a un moment où ça me fait rire. » Idem dans la lecture, où elle guette ce petit bruit, de l’ordre du rire, de la surprise, de la découverte. « Ce petit youpi que je trouve dans la lecture, c’est ce que je cherche dans l’écriture ». C’est pour ça que qu’elle ne peut pas écrire de la philosophie où les idées se déroulent de la manière la plus rigoureuse. Dans la littérature, elle recherche la surprise, quelque chose que l’on découvre dans la matière même de l’écriture et qui fait étincelle. Souvent l’étincelle arrive en fin de matinée ou d’après-midi, le moment où « ça devient ondulant », mais il faut que la matière ait été posée. Elle adore les livres sur « comment écrire un scénario » et l’idée d’une fiction, très nerveuse, où tout s’agence de manière fluide et nécessaire. Mais dans ses textes, elle ne cherche pas la cohérence, mais la texture littéraire. Le style : ce qu’elle finit par trouver la dernière année au terme du processus : « ce n’est pas quelque chose de plaqué par dessus des idées, c’est vraiment la pince de la machine à attraper le monde, par laquelle vont entrer des données, des sensations du monde ». Le style « ce n’est pas seulement faire des jolies phrases, mais une manière d’attraper le thème. »

Quelle est la part de l’émotion dans son travail ? Au commencement, il y a un surplus d’émotion, une manière d’être submergée par le réel, la sensation d’être perdue dans le monde, de n’y rien comprendre. L’écriture est un dépassement de ça. « Je cherche à fuir quelque chose de l’ordre du pathos, parce que j’en ai trop en moi. Le moment de l’écriture, c’est le moment où je le dépasse ». Mais à son tour, « la pensée doit être dépassée par quelque chose qui soit de l’ordre de l’émotion, mais différente de l’émotion de départ ».

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