Publié le 18 décembre 2013

Nos retours sur les Inédits avec Yvon Le Men, le 5 décembre 2013

La poésie « n’est pas une évasion du monde », « c’est être au monde encore plus » écrit le poète breton Yvon Le Men, reçu par Marie Haloux ce lundi 2 décembre à l’Institut Finlandais pour la deuxième session des Inédits de la saison 2013-2014. Ce programmateur du festival « Étonnants voyageurs » qui chaque année, à Saint Malo, offre l’hospitalité à la littérature du monde entier, se définit d’abord comme un « voyageur étonné », « curieux », « inquiet » mais surtout « un aventurier dans son choix de vivre en poésie ». À soixante ans et demi, il dit, avec humour, avoir « choisi le bon métier ! ».

Car la poésie exige une disponibilité totale pour accueillir des moments de grâce comme celui qu’il a connu cet été, après un voyage en Chine et au Tibet. « Ca n’arrêtait pas », dit-il. « C’était fatigant d’avoir la main si verte ». De 9h du matin à 7h le soir, il écrivait… et « ça marchait ». Il a ainsi écrit cent poèmes en un temps très court. C’est pour pouvoir répondre présent à ces états de grâce qu’il a fait le choix d’être un professionnel de l’écriture. En même temps, l’écrivain professionnel est aussi « celui qui ne laisse pas tomber quand cela ne marche pas, celui qui discute, qui met en chantier jusqu’à ce que ça revienne. ».

A quoi reconnaît-on un poème réussi ? C’est « un poème où j’ai à peu près dit quelque chose qui me dépasse », un « poème qui est plus intelligent que moi » répond Yvon Le Men. Pourtant, comme le poète chinois Po Kiu Yi qui disait ne jamais publier un poème que sa servante ne comprendrait pas, cette intelligence-là doit pouvoir être entendue par des gens qui ne lisent pas d’ordinaire. À dix-huit ans, Yvon Le Men écrit cette phrase dans laquelle il se reconnaît toujours : « je veux un langage manuel dont les hommes se souviendront quand ils seront malades ». Cette phrase, « qui lui est venue plus vite que son ombre, comme un coup de revolver tiré par Lucky Luke » rattache son métier à un métier d’artisans, comme l’étaient ses parents et ses grands-parents. Et dit à quel point l’écriture est d’abord affaire de corps, quelque chose comme « un engagement physique total ». « Les mots ne sortent pas seulement de la tête ». Et comme tout ce qui vient du corps, « ils prennent des rides, ils sont parfois épuisés ». « Alors, il faut en trouver d’autres ».

Yvon Le Men évoque pourtant le caractère rajeunissant de la poésie. Là où dit-il, « le roman est prisonnier du temps », « doit faire durer », « traîner en route », là où « l’on attend de lui qu’il prenne notre temps », en poésie, « on va tout droit ». « Le poème fait éclater le temps ». « On rajeunit le temps d’écrire un poème ». On entre dans un présent immédiat. Yvon Le Men cite son maître Guillevic, cet immense poète qui « a inventé quelque chose dans la langue » :

« Assiettes en faïence usées
Dont s’en va le blanc

Vous êtes venues neuves
Chez nous

Nous avons beaucoup appris
Pendant ce temps. »

« Tant qu’il y aura des gens et des assiettes, ce poème existera ». Ainsi les amoureux de Victor Hugo continuent-ils de « fleurir la tombe de Léopoldine de bouquets de houx vert et de bruyère en fleurs ».

S’il y a bien des constantes dans son rapport à la langue et à la poésie, Yvon Le Men revient sur ce qui le sépare du jeune homme et du jeune poète qu’il n’est plus. Notamment le jeune militant d’extrême gauche, et « sa vision idéologique du monde ». Aujourd’hui, il se dit « réactionnaire » : pour lui, « écrire, c’est mettre de l’ordre, de l’harmonie ». Il n’y a pas de petits sujets, mais des mondes qu’on essaie de comprendre. (Il se rappelle être allé rendre visite à Guillevic en 1989 dans un moment de panne d’écriture terrible : Guillevic qui venait de consacrer 72 poèmes à un escargot, alors que lui se débattait avec « les grands sujets »). Fort de cette lecture non idéologique du monde, il consacre un poème à un policier chinois planté au milieu d’une foule. En réaction à ceux qui raillent cet homme et qui déclarent haut et fort qu’il n’a rien dans la tête, son poème est une manière de le rendre à son humanité. Ses projets et son écriture l’amènent aujourd’hui vers une poésie de la relation, du lien. Dans un livre dont il préfère encore taire le titre, il veut donner à voir la rencontre entre des hommes qui vivent sur des continents éloignés et qui dans la vie ne se rencontreront sans doute jamais : son voisin et ami de toujours qui n’a jamais pris le train ; un cantonnier tibétain ; un policier chinois, etc… Dans un monde où plus personne ne se parle, il est bon de se rappeler que les continents sont d’abord habités par des êtres humains.

Quand il lit au public le long poème inédit qu’il a écrit pour évoquer ce voisin et ami de toujours, et dans lequel il retrouve le rythme de la langue bretonne, on comprend à quel point la poésie est un « retour à la maison universelle ».

Y-a-t-il un lien nécessaire entre poésie et souffrance ? Non, répond-il mais « devant le malheur, le poème est comme un parachute. Le poème ne nous laisse pas tomber devant la question. »

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