Publié le 15 avril 2014

Retour sur les Inédits avec Lydie Salvayre le 24 mars 2014

Pour Lydie Salvayre, reçue lundi 24 mars 2014 à l’Institut Finlandais par Laurence Faure, l’écriture a toujours été un vieux rêve. Avant les années 1980, elle donne « quelques vagues textes, plutôt mauvais » à la revue Détours. Et puis un jour, après un long temps d’approche, sans qu’elle soit capable de dire pourquoi, elle commence à écrire la Déclaration et 280 pages plus loin, elle envoie le manuscrit à un éditeur. Plus qu’un don, réussir à aller au bout d’un texte, c’est d’abord, dit-elle « une autorisation qu’on se donne à soi-même ».

« Écrire, c’est une violence »
Lydie Salvayre s’inscrit dans la veine des écrivains pour qui « écrire, [c’]est une violence ». Il s’agit pour elle, après Kafka, d’écrire à la hache, pour « rompre la mer gelée ». Dostoïevski parle même d’écrire « un fouet à la main ». « Il faut quelque chose à dire, de fort, qui ne peut pas se dire dans la douceur et dans la tranquillité. » Elle cite Artaud dans le Théâtre de la cruauté, pour lequel le plus urgent est d’extraire de la culture des idées dont la force est identique à celle de la faim.

Du rythme avant toute chose
Comme la poétesse russe Marina Tsétaïeva, Lydie Salvayre écoute et obéit à la voix en elle qui lui dit : « ralentis, accélère, arrête. » « Je me ferais tuer pour que le rythme soit juste », confie-t-elle. « Je peux recommencer cinquante fois une phrase parce qu’il y a une syllabe de trop. Quand j’ai à choisir entre deux mots, je choisis toujours celui qui va avec la musique de la phrase. » Pour cette raison, elle aime tout particulièrement le travail avec les musiciens. Parce qu’ils la mettent dans l’exigence d’une littérature qui avant d’être sens, histoire ou pitch, est d’abord musique. Elle admire la manière dont ils « entendent les textes », « en majeur ou en mineur », dont ils se déprennent du sens pour se concentrer sur le rythme des phrases. L’oreille du musicien « la réconcilie avec la littérature ».

L’écriture à l’arraché
Avant la musique, avant la forme, il y a « l’écriture à l’arraché », ces petites phrases notées sur un carnet, ces mots griffonnés dans le métro sur un ticket. « Il s’agit d’attraper l’image, la phrase, l’idée dans le vif ». Mais ce qu’elle note sur carnet, « c’est rarement écrit avec le rythme juste ». Cette manière d’écrire, Lydie Salvayre l’a beaucoup pratiquée quand elle était médecin et dirigeait le CMPP de Bagnolet. Poste très prenant, mais qui ne l’a jamais empêchée d’écrire. Au point que le jour où elle décide d’arrêter d’exercer ce travail lourd, elle se demande si elle réussira encore à écrire. « Je ne savais pas écrire autrement qu’entre deux patients, qu’en me saisissant de l’urgence dans laquelle me mettait le manque de temps ». Pour elle, quand on veut écrire, on peut toujours s’arranger avec le temps que prennent les enfants, le travail, la famille. Sauf évidemment quand le travail nous brise et nous dépossède de nous-mêmes.

Trouver la clé, la porte d’entrée
Avant d’écrire un livre, dit-elle, « on a un vague projet ». Mais « on ne trouve pas la clé, pas le bon truc pour entrer. Ça peut durer des années. » Ainsi pour la Puissance des mouches dont l’un des personnages est Blaise Pascal. Elle sait ce qu’elle cherche. Un jour, elle va déjeuner avec des amies dans un restaurant à Belleville et là s’engage une conversation à bâtons rompus avec la table voisine. À un moment, l’une des personnes fait un geste du coude pour « montrer comment on s’appuie sur le néant ». « Cette phrase entendue à la volée fait démarrer le livre » et le processus d’écriture s’enclenche. C’est un des moments qu’elle préfère que celui où elle « est à l’affût », face à quelque chose qui germe depuis longtemps, et puis tout à coup, « tout prend forme », « tout vient converger vers le livre ».

De la difficulté à terminer, à conclure
En revanche, finir un livre est pour elle quelque chose de compliqué. « Il y a quelque chose en moi qui refuse de conclure. Je me donne mille excuses pour ne pas mettre un point final ». Alors elle « s’en sort avec les phrases des autres. » En cela, elle se sent proche du torero Paco Ojeda, qui « ratait » et « s’y prenait à plusieurs fois » pour tuer le taureau. Cette difficulté à finir, Lydie Salvayre la relie à ce qui la fait écrire. Car ce qui guide son écriture, ce n’est pas une histoire qui tendrait vers sa fin narrative logique. C’est plutôt un désir du livre, qui impérieusement la réveille tous les matins à 5h pendant six mois, un an. Quand « cette chose-là s’atténue », il est temps pour elle de terminer le livre. Non parce qu’il a atteint sa fin logique. Mais parce que le désir ne la porte plus. Alors il faut bien trouver une fin. Mais, dit-elle, tous les livres n’ont pas un début, un milieu, une fin. Il y a des textes qui, tels les contes de Voltaire et de Diderot, commencent au milieu. D’autres, tels les livres de Chevillard, qui n’ont pas de centre. « Le bon vieux roman des familles, avec un début, un milieu, une fin, c’est souvent un peu emmerdant ».

Pas pleurer
Le titre de son futur livre, Lydie Salvayre le doit à une ligne de Marina Tsétaïeva dans une lettre à Pasternak. Évoquant des sentiments douloureux, la poétesse s’arrête et écrit : « Pas pleurer ». Lydie Salvayre adore cette « sommation au refus du pathétisme », ce « refus des sanglots longs et autres violons ». Peut-être parce que « pas pleurer », c’est l’éthique héritée de sa mère, cette Catalane qui arrive seule en France à 16 ans, une valise à la main, qui n’a jamais pleuré et qui le lui interdit. « C’est une posture que j’ai adoptée dans l’écriture : quel que soit le thème, résister à appuyer sur la corde qui fait pleurer… et qui fait vendre ».
Pas pleurer est un hommage rendu à sa mère, « son premier grand écrivain » qui parle un français de guingois et un hommage à Georges Bernanos Des grands cimetières sous la lune. On retrouve là les « deux rives » entre lesquels Lydie Salvayre grandit, héritant d’un côté d’une langue vulgaire, du mal parler, du langage de la rue de ses parents espagnols, exilés du franquisme. Et elle cultive à l’école et avec les livres l’amour de la belle langue. De ce qu’elle ressent longtemps comme un handicap - cette honte, cette peur de reproduire à l’école le chinois de sa mère - Lydie Salvayre a fait une force en embrassant ces deux langues, la belle langue et la langue excessive, paroxystique.
Dans Pas pleurer, elle donne à entendre la langue inventée de la mère, sa manière de rafraîchir le français en l’hispanisant. Cette « langue de guingois » dialogue avec celle de Bernanos pour raconter ce court moment où les anarchistes prennent le pouvoir en Espagne en août 1936. L’écrivain et la mère ont tous deux été témoins de cette période de l’histoire. S’entrelacent alors le texte de Bernanos que la narratrice feint de lire et la parole de la mère qui raconte, dans sa langue à elle, ces trois mois d’euphorie dont elle se souviendra toute sa vie.