Publié le 25 février 2014

Retour sur les Inédits avec Jean-Pierre Siméon du 10 février

Que Jean-Pierre Siméon n’écrit-il pas ? Telle est la question que pose Aline Barbier, ce lundi 10 février 2014 à l’Institut Finlandais, devant la bibliographie monumentale de Jean-Pierre Siméon, où se côtoient poésies, œuvres pour le théâtre, romans, essais, œuvres pour la jeunesse, nouvelles… pour beaucoup couronnés de prix littéraires prestigieux.

Diversité et foisonnement certes, mais c’est en poète que Jean-Pierre Siméon définit son rapport à son œuvre. La poésie, qu’il reçoit en héritage d’un père autodidacte, est pour lui « la source », « l’épine dorsale » de son écriture. « C’est le genre dans lequel il se sent le plus responsable de ce qu’il écrit ». Après, « comme les jeunes sportifs qui éprouvent à un moment le besoin d’essayer différents sports », il s’est aussi essayé au roman et au théâtre. Mais au fond, il ne cesse jamais d’écrire de la poésie. Car au théâtre, c’est finalement la poésie qu’il recherche ; un théâtre, écrit en vers, sans ponctuation, qu’il définit comme « de l’écriture pour la voix avec laquelle la poésie a toujours partie liée ». « Même chez des poètes formalistes qui ne le revendiquent pas, le son est toujours là, comme un fantôme ». Le théâtre l’intéresse d’abord comme lieu d’une poésie directement adressée, comme possibilité concrète d’un « aller-retour entre la rumination silencieuse du poème et la profération adressée ». Et le monologue, qu’il affectionne tout particulièrement, est « la mutation la plus naturelle du poème ».

Dans sa longue histoire avec la littérature, il y a eu aussi « l’épisode des romans ». Jean-Pierre Siméon en écrit cinq. Il y prend du plaisir mais « ça ne suffit pas de prouver qu’on est capable d’en écrire » car il a finalement le sentiment de ne « rien apporter de neuf ». Il a surtout l’impression que l’écriture romanesque est incompatible avec sa recherche d’intensité. « Dans le roman, on perd l’intensité très vite » alors que - citant René Char : « le poème est un « éclair qui dure ». Là où aujourd’hui « le roman triche, flatte, pactise facilement avec notre société du divertissement et véhicule des stéréotypes », la poésie est « plus puissante », « plus utile aussi » parce qu’elle est « insurrection », « engagement dans la langue ». Elle nous sauve de « la langue méduse », de cette « dictature douce qui impose le mou », « le convenu, le conventionnel, le consensus ». Or « dire ne se peut que là où il y a une langue neuve, décorsetée ». Là où nous sommes tentés par la lâcheté, la poésie d’emblée « récuse la fatigue, nous secoue (…) d’une secousse qui n’est pas forcément un coup de poing dans la figure. (…) On vit mou, on vit lâche », mais dès les premiers vers d’un poème, on entend que quelqu’un parle et « quelque chose en nous se redresse. »

Si Jean-Pierre Siméon revient sans cesse à la poésie, c’est parce qu’à l’instar de Georges Perros, elle est pour lui « une manière d’être, d’habiter, de s’habiter », de manière intransigeante. Tous les poètes sont, dit-il, dans une « étreinte sans concession avec la réalité (…) La caresse autant que le cri et le murmure, tout est pris en compte dans le poème » qui se fait l’écho de la « grande rumeur humaine que nous habitons ». « La poésie est tout sauf le rêve et le joli » car « le poème ne console de rien, il creuse ». « C’est un contre-sens que de réduire la poésie à du parfum sur les miasmes du réel ». Au contraire. La poésie est ce qui est le plus à l’écoute de cette complexité du réel. « Plus il y a de poésie, plus il y a de réalité » écrivait Novalis.

La poésie pour Jean-Pierre Siméon est aussi résistance à la littérature du mal être, de la déliquescence. « Je suis tout sauf un artiste tourmenté et maudit, je trouve des raisons de bonheur à chaque instant » confie-t-il, mais ce bonheur ne gomme jamais l’effroi, celui de quelqu’un qui naît dans l’ombre de la guerre et qui, dans sa chair, sait que le spectre du pire rôde toujours. Face à cela, le bonheur, doit être « une énergie », « un point d’appui ». « On peut rater, mais on n’a pas le moins du monde le droit de tricher ».


« Vous me demandez une chose impossible » déclare Jean-Pierre Siméon au moment de livrer quelques-uns de ses chantiers en cours. « J’adore parler de la poésie des autres, ça justifie mon existence, mais j’ai beaucoup de mal à parler de mon écriture ».

Il ouvre pourtant un petit cahier ligné commencé le 23 septembre 2013. « Cela pourrait s’appeler un jour La politique de la beauté ». Deux pages liminaires – blanches - dans lesquelles « il faudrait écrire un truc qui explique le propos », quelque chose dans le prolongement du Traité des sentiments contraires, qui dirait sa conviction qu’« il est temps que la poésie reprenne la parole », qu’il ne faut « pas borner le réel à son manque », sortir de ce cynisme dans lequel se complaît un Occident qui récuse la beauté, la bonté, la tendresse. », quelque chose qui relèverait d’ « une poésie qui pense, d’une pensée émue ». Jean-Pierre Siméon feuillette le cahier - seules les pages impaires sont noircies d’une écriture propre, sans rature - et lit. « Je sais que parfois c’est bon, parfois pas mais j’ai la maison dans la tête, alors peu importe le chantier ». « Là, il y a un mot que j’ai barré », « là, il y a quelque chose à trouver ». Il y a dans ces textes bruts quelque chose qui ne lui plait pas, un « excès d’intention où l’intensité du poème risque de se perdre ». « Je ne me trompe pas sur ce que je veux dire, mais comment faire en sorte que ce soit sensible, évident, que tout à coup, on réentende le bruissement du feuillage ? ». De cette matière-là, il faudra « tout réécrire, élaguer, raturer » mais « d’habitude, ces trucs-là, on ne les lit pas ». « On ne va pas voir un sauteur à la perche s’entraîner, on va voir le saut et on voit s’il est réussi ».

Dans les tiroirs de Jean-Pierre Siméon, il y a aussi un texte qui s’appellera peut-être Le Nom de l’amour dans la mort, et qui est une réécriture d’un grand mythe de Sumer, créé à la demande d’une très grande comédienne. Inanna, déesse de l’amour, descend aux enfers pour tâcher de reprendre le pas sur sa sœur, déesse des enfers et de la mort, qui fait régner sur terre violence, sécheresse, désastres. Le texte attend d’être relu par une grande spécialiste de Sumer avant d’être retravaillé et très probablement porté sur les planches.

Et puis, commencé en 2002, à partir d’une phrase notée comme ça, « brebis de feu cherche mouton de paille », un recueil de « petits vers, de petits bouts de trucs », « de petites phrases, une « écriture pour rire » dans laquelle il pioche parfois des aphorismes que les éditions Rue du monde lui réclament. Et dont il a l’idée de faire une parodie d’un livre de sagesse, le Livre des petits étonnements du sage Tao Lifou. Mis au frigo depuis novembre 2002, il l’a repris en septembre dernier et vient juste de l’envoyer à son éditeur Cheyne.


Peut-on aller jusqu’à dire que la poésie est acte politique ? Oui, et c’est la raison pour laquelle Jean-Pierre Siméon a accepté de diriger le Printemps des poètes. Parce que c’est un geste politique que de faire entendre la poésie à n’importe qui, de donner ou redonner à tous accès à cette hauteur de langue-là, que tout le monde peut entendre. Le poème n’est finalement pas différent de la « rivière, que l’on peut voir, sans savoir ni d’où elle vient ni où elle va ».

Prochaine rencontre :
Lydie Salvayre
Lundi 24 mars 2014