Publié le 29 novembre 2013

Nos retours sur les Inédits avec Luc Lang, le 18 novembre 2013

Lundi 18 novembre – Institut Finlandais. Pour l’inauguration de la cinquième saison des Inédits d’Aleph, Catherine Malard accueille l’écrivain Luc Lang avec une formule inédite : plutôt que de partager un projet d’écriture en cours d’élaboration, Luc Lang a préféré nous parler du travail de réécriture d’un de ses romans, quinze ans après sa publication.

En 1981, à la Tate Gallery de Londres, Luc Lang découvre les plans d’architecture de la future Tate Gallery de Liverpool. Projet magnifique qui célèbre la beauté de l’architecture industrielle et portuaire mais qui s’inscrit, sur fond de mort de l’âge industriel anglais, dans une ville dévastée, exsangue, « en état de siège », où errent les fantômes d’ouvriers et de dockers. De la violence de ce paradoxe d’une ville à la fois morbide et en voie de gentrification jaillit chez Luc Lang le désir d’écrire un roman. Ce sera Liverpool marée haute publié en 1991 chez Gallimard.

Il sort « épuisé » de cette écriture. Au point d’avoir le sentiment de « n’avoir pas eu assez de force pour achever ce roman ». L’obsession de le reprendre à un moment où il en aurait plus, ne le lâche pas pendant… quinze ans. Quinze ans et quelques écrits plus tard, il relit Liverpool Marée Haute. « Je n’avais rien à lui reprocher ». « C’est un livre qui tient bien »… juge-t-il au premier abord. « Je ne voyais pas comment le prendre pour rentrer dedans avec ma plume » confie-t-il. Pourtant le désir reste entier. Alors il se met à « copier, comme un moine copiste », à « corriger un mot, une répétition », à faire « un petit nettoyage ». Cela dure des semaines. Et après avoir recopié la moitié du livre, il commence à en trouver la musique. Comme « devant des danseurs qui dansent devant nous et qui petit à petit nous entraînent dans leur danse », il trouve peu à peu la musique du texte qu’il veut écrire. La syntaxe devient plus explosive. L’imparfait cède le pas au présent. Ainsi, il réécrit la deuxième partie du livre, revient à la première avant d’unifier le tout. Ce sera La Fin des paysages, publié chez Stock en 2006.

L’histoire est la même, celle de Martin Finey, muséographe chargé de reprendre en main l’organisation d’une exposition d’art africain après le suicide d’Abel Manson, responsable du musée. Le roman est celui d’une quête, mais aussi d’une enquête, sur ce suicide, sur la mort des ouvriers du port, sur le trafic d’œuvres d’art africain. La trame des deux romans est tellement semblable que Luc Lang pourrait s’intenter à lui-même un procès pour plagiat. Pourtant, il s’agit bien de deux œuvres différentes et non de deux versions d’une même œuvre tant elles convoquent le lecteur à des endroits différents.

Avec Liverpool Marée Haute, on est dans une narration classique à l’imparfait, temps de la dilatation des choses et des émotions. « On est immergés dans les choses ». Dans La Fin des paysages, avec le passage au présent, qui « nous met dans un état d’urgence », nous fait « nous cogner aux choses », on est dans un climat beaucoup plus sensoriel, où le corps et surtout le corps du lecteur sont constamment convoqués. On perd certes la « beauté immanente de l’imparfait », « son mouvement lent, enveloppé, lyrique » mais on entre dans une « atmosphère frémissante », « haletante ». « On demande au lecteur de courir pour qu’il vive les choses dans son corps ». Et c’est le lecteur qui prend tout en charge : la sensation d’abord, c’est lui qui voit, qui entend, qui sent ; le repérage des voix — les pronoms personnels ont sauté ; l’interprétation du sens. Jamais on ne lui mâche le travail. Par ce dispositif narratif, cette « pragmatique », l’identification marche beaucoup plus fort. Ainsi « en changeant le système temporel d’un texte, on change le vocabulaire. La langue génère des usages et des directions totalement différentes ».

Autre grande différence entre les deux livres, l’affirmation de la présence de l’Afrique. Celle-ci est ténue dans Liverpool Marée Haute, évoquée essentiellement à travers les œuvres d’art de l’exposition en préparation, cœur de l’intrigue. Au moment où il crée ce premier roman, l’Afrique génère chez Luc Lang des sensations beaucoup trop fortes pour qu’il parvienne à l’écrire. Quinze ans plus tard, La Fin des Paysages consacre soixante-dix pages inédites au récit d’un voyage en Afrique.

La Fin des paysages affirme aussi des positions politiques plus appuyées. L’angoisse d’un monde qui se transforme en musée, l’horreur des musées qui chosifient le monde lui ont donné l’énergie d’écrire Liverpool Marée Haute. Elles résonnent plus fortement encore dans La Fin des Paysages.

Pour Luc Lang, réécrire, ce n’est donc pas un exercice d’élagage, mais plutôt une entreprise de densification. Écrire autrement, déplacer, tout en faisant ressortir ce qui était déjà en germe. Dans cette entreprise-là, se joue aussi comme l’affirmation d’une liberté d’écrivain. Avec Liverpool Marée Haute, Luc Lang a le sentiment d’avoir voulu faire sa place dans une tradition littéraire. Avec La Fin des Paysages, il revendique une liberté propre. Faulkner, Malcom Lowry, Conrad, Céline, Dos Passos, Simon, ces écrivains qu’il admire, l’aident au sens où « ils l’autorisent à prendre les risques qu’il prend », à sortir de l’outillage narratif classique pour oser écrire autre chose que simplement un livre qui se tient.

Ce travail de réécriture a marqué un basculement dans le travail de Luc Lang, l’inauguration d’une nouvelle écriture. Alors, d’ici une quinzaine d’années se lancer dans une troisième version ? Luc Lang y pense déjà.

Les prochains Inédits accueilleront Yvon Le Men, le 2 décembre à 19h30 à l’Institut finlandais.