Chemins de création
Claire Lecœur Aleph-Ecriture, janvier 2004
(Postface de l’ouvrage Fenêtre sur…)
L’histoire de ce livre se situe à la croisée entre deux chemins de création ; celui de l’écriture et celui de La Parenthèse : œuvre originale, fondée sur le pari qu’en chaque homme - le plus démuni soit-il - réside une force de désir qui peut être orientée du côté du vivant, plutôt que succomber aux tentations à s’effacer et à exclure… A La Parenthèse, le doute, la parole et la recherche fondent un positionnement éthique ; ils permettent aux acteurs de rester éveillés, attentifs au retour des sombres instincts qui poussent à récupérer toute aventure humaine dans les tentacules du totalitaire et de la barbarie. Doute, parole et recherche sont aussi les compagnons de l’écrivain dans son travail de création ; ils sont également les miens, lorsque j’accompagne des personnes dans les processus de la création et de l’écriture… Animatrice d’ateliers d’écriture, dit-on ; éveilleuse d’écriture, dit-on encore. Cette posture demande, elle aussi, de parier du côté du vivant : de savoir qu’en chacun sommeille une capacité à créer qui cherche à produire ses propres objets… Ensuite, elle demande d’être là ; de poser un cadre ferme où confiance et respect autorisent chacun à se risquer sur des territoires inconnus ; d’accueillir les trouvailles cueillies hors des sentiers battus ; de s’engager ensemble au-delà des discours attendus, à la recherche de l’inconnu que révèle le travail d’écriture.
“ La littérature est assaut contre la frontière ”, écrit Kafka.
Le projet était d’écrire un livre qui donne à voir la singularité du positionnement de La Parenthèse dans le paysage social, et rende perceptible tant le travail de l’équipe que la réalité des familles qu’elle accueille. Il s’agissait de ce que nous nommons, à Aleph, l’écriture des pratiques.
L’aventure du livre a donc commencé par dix journées d’atelier d’écriture : poser sur le quotidien partagé un regard neuf ; tisser les actes et les paroles de tous les jours dans des langues révélant différences de perception et musique de chacun ; prendre le risque de la confrontation avec les autres - l’autre en soi, les autres du groupe, les autres du dehors - ; tomber les masques en enracinant les mots dans le plus personnel de l’expérience de chacun ; rechercher un champ partagé de vérité…
Écrire contribue à faire évoluer celles et ceux qui s’y risquent. Après ces dix journées d’atelier d’écriture, les auteurs dirent que cette expérience leur avait permis de se connaître autrement, de sortir des carcans de leurs représentations, de modifier leur rapport à ceux qui les entourent, et de trouver une plus grande harmonie dans leurs relations d’équipe. Ils dirent qu’ils avaient appris une plus grande tolérance à l’occasion du travail en atelier ; que l’expérience d’écrire ensemble leur avait permis de mieux comprendre les familles accueillies, en écrivant certains textes depuis leurs points de vue. Ils avaient fait tomber ces barrières du travail qui les rangent du côté des forts et des nantis, en explorant leurs propres doutes et leurs faiblesses... Ils s’étaient reconnus différents dans leurs approches, mais partageant une vision commune. De même leurs textes concourent-ils aujourd’hui à ce livre, œuvre commune.
Accompagner cette équipe sur les chemins d’une création à plusieurs mains m’a amenée à prendre une part active dans les dernières étapes du processus : rassembler et trier les textes, trouver une charpente, travailler à la cohérence de l’ensemble... Si nombreuses, ces voix ; si habitée, cette fresque ; si complexes, ces croisements de vies, ces réseaux de résonances… Il fallait structurer l’efflorescence tout en donnant à sentir le foisonnement, créer une forme qui saisisse le vivant de l’expérience, l’œuvre en mouvement. A mon tour d’être traversée par le travail de l’œuvre… je, tu, il… mots tissant le moi avec le toi, l’autre avec le nous, les ils avec chacun des moi… textes tramant un monde né de rencontres multiples… pratiques trouvant leur épaisseur dans l’expérience et les souvenirs de chacun… Il fallait consolider l’édifice, ponctuer l’alternance, donner des repères aux lecteurs.
“ Ce qui compte ” écrit Charles Juliet, “ c’est qu’un livre dise le vrai, qu’il nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs ”. Aujourd’hui, de l’histoire d’existences malmenées à l’extrême, et du travail mené par les acteurs de La Parenthèse pour faire reculer l’exclusion, ce livre fait témoignage. Je souhaite qu’il rejoigne, dans les bibliothèques, les livres qui nous aident à nous ouvrir et nous construire.
Extraits
Il y a celle qui marche avec son regard perdu, et celle qui sourit de travers ; celle qui court partout, poursuivie par on ne sait quel secret, et celui qui rit fort quand l’affaire est grave ; celui qui a beaucoup de mal à se lever, qu’on croise ensuite dans l’escalier habillé comme pour un défilé de mode, et celle qui parle fort, rit bruyamment, occupe tout l’espace et nous étouffe ; celle qui arrive chaque matin en vrac dans la cuisine trop préoccupée par l’image quelle donne pour être naturelle et passera ensuite ses humeurs sur son fils, celui qui téléphone toujours avant neuf heures, pour demander son travailleur social qui n’arrive qu’après neuf heures ; celle qui installe ses filles dans la salle à manger, alignées sagement comme des poupées bien habillées bien coiffées, et celle qui fume tranquillement sa cigarette dans la cuisine, profitant d’un moment de détente avant le démarrage starter que va lui imposer son enfant au réveil ; celui qui crie, puis pleure, puis hurle qu’il veut des choco pops au lieu des mueslies que sa mère lui a préparés ce matin, qui finit par renverser son bol et se voit récompensé d’une fessée que sa mère juge bien méritée ; celui qui chaque midi cuisine la même recette avec toujours la même odeur de graillon qui se répand dans la maison, et celle qui semble ne faire qu’un avec le téléphone dans le couloir, oreille collée au combiné pour ne pas perdre le lien ; ceux qui traînent leurs pas lourds dans les escaliers, perdus entre la peur du dehors et la solitude qui étouffe ; celui qui rasait les murs en murmurant des mots incompréhensibles et maintenant entre au secrétariat en lançant un bonjour avenant à la cantonade ; celui qui choisit toujours l’entre-deux portes pour dire sa souffrance, et celle qui cherche le mot précis pour raconter au mieux ; celle qui a toujours le sourire le matin, celui qui pousse sa fille dans la pièce et se sauve sans un regard pour elle qui déjà nous crie “ Non ! ” quand on lui demande si elle va bien ; celle qui s’assoie sur la banquette, éternellement fatiguée, regarde les enfants puis soudain s’en va, un peu plus légère, et celle qui accompagne son enfant et pense qu’il ne pleurera pas s’il ne la voit pas partir ; celle qui après avoir déposé sa fille a cherché quelque chose à nous dire puis se résout à s’en aller un peu triste, parce qu’aujourd’hui encore elle n’a pas obtenu un regard de la petite qui ne se retournera que lorsque sa mère sera de l’autre côté du jardin ; celle qui tortille ses mains en parlant les yeux pleins de larmes… quand soi-même, tête farcie des choses à faire on essaye de faire le tri… quand soi-même, pas forcément envie d’être projetée dans le tourbillon de la journée de travail, plutôt se faire tranquillement un thé, penser à rien… quand soi-même, pas toujours envie de parler, pas toujours bien réveillée, happée par ceux qui se moquent bien de la couleur de ses états d’âme… quand soi-même on sent ce matin là dans chaque mouvement autour de soi la cruelleté de la vie… quand soi-même, courir, monter, descendre, accueillir, visiter, appeler ou répondre au téléphone, penser, oui mon dieu ! penser à prévenir, ne pas oublier d’envoyer ce dossier, regarder sa montre, courir encore, non, pas trop, prendre cinq minutes, et puis repartir...
(...)
Il est sûrement ancré dans le petit jardin public de mon enfance, ce projet de la Parenthèse, quand, solitaire et accrochée à la jupe de ma grand-mère, j’observais les autres enfants jouer dans le bac à sable tout en écoutant les histoires racontées par les grands. Des histoires de sang, de mort, de peur, qui me faisaient trembler et monter les larmes aux yeux ; des histoires de bonshommes, de dimanches ensoleillés, de bisous dans le cou qui provoquaient les fous rires des dames… Moi, j’aurais voulu trouver les mots pour consoler ou rire fort avec elles, mais je ne pouvais pas car je n’avais pas le droit d’écouter. Ces histoires je les ai comprises petit à petit en grandissant, au fur et à mesure des confidences de ma grand-mère : le sang attendu chaque mois, la peur de son absence, le recours aux faiseuses d’anges au péril de sa propre vie, la blessure cruelle de la mort d’un enfant dont on cherchera, dans les gestes des autres enfants, des ressemblances à jamais disparues ; la première guerre qui leur avait enlevé leur enfance, la seconde qui leur avait enlevé leurs hommes... La Tragédie des femmes. Mais, malgré tout, l’envie de vivre chevillée au corps, l’envie d’aimer, d’être aimée, de rire les soirs où le mousseux pétille dans les verres ; et ce besoin de se retrouver entre elles, de se raconter, de se souvenir, de s’épauler : “ Ça soulage de parler ” disait ma grand-mère, “ ça soulage même si c’est triste. Après on se sent mieux. ” Les femmes, leur force, leur tendresse. C’est dans ce monde de la vie, de la mort, des rires et des larmes que s’est naturellement forgé le chemin de mon désir ; “ Du deuil à la réparation ”, dirait Solange Tisseron. Ce chemin m’a menée jusqu’au cadre du travail que j’ai donné à la Parenthèse. Un cadre éthique, fait du respect de l’autre, que nous aidons sans le juger, que nous reconnaissons d’où qu’il vienne et où qu’il en soit. Ce cadre, comme celui d’un métier à tisser, se doit d’être fort en conviction et en valeurs, car il peut être malmené dans les situations de crise, de tension, de désaccords à l’intérieur ou avec l’extérieur. Il se doit aussi d’être souple, pour s’ajuster aux besoins des familles et aux évolutions de nos pratiques. Dans ce cadre, j’ai posé la rigueur du travail afin que puisse exister l’inventivité, avec l’idée que le tricotage de nos interventions est une création : du cousu main au plus près de l’adéquation entre projets des familles et accès aux codes nécessaires à leur vie dans la société. Dans cette équipe de la Parenthèse, des professionnels, chacun depuis sa place, est responsable de sa parole, s’y risque, et pour autant accepte les échanges de point de vue, de références, d’idées. Au nom du droit à la différence qui définit un monde en mouvement, une société en vie. Des rires d’enfants, le sourire détendu d’une femme qui a réussi un examen de fin de stage, des téléphones qui sonnent, des appels à l’aide, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des plats qui se préparent, des gens pressés, en retard, et d’autres, oisifs, désœuvrés ; en attente : ça vit, dans la Maison bulle, ça bouge, ça crie, ça pleure, ça interroge… et dans l’équipe c’est pareil : on râle, on tempête, on rit très fort, on court, on se fait du souci, on s’angoisse, on pense, on remanie. On se sent vivant. Parfois, pourtant, on se décourage. On serait bien tenté de fermer la porte et d’aller voir ailleurs...
